un parcours atypique ?
Par Patricia VEROULT le jeudi 28 août 2008, 19:04 - Lien permanent
Je me demande souvent ce qu'est réellement un parcours dit "atypique"...
Au XIXè siècle les patrons ont développé des moyens pour fidéliser les ouvriers (économats, logement etc.), ces derniers étant volages et passant d'un patron à l'autre. Au XXème siècle, il a été possible de faire toute une carrière dans la même entreprise. La protection des salariés, par les conventions collectives entre autres, et les besoins de l'industrie après la dernière guerre mondiale ont permis à de nombreux salariés, quelle que soit leur fonction, de travailler durant toute leur vie dans la même entreprise, en y évoluant ou non d'ailleurs. Depuis les années 1970, de grands changements sont intervenus tant dans la société elle même que dans l'emploi en France. Les licenciements économiques sont apparus, pour se multiplier au fil du temps. Il est donc devenu plus difficile d'envisager de faire toute une carrière dans une seule entreprise. En outre, les études devenant plus longues, et les possibilités de suivre lesdites études étant plus larges, les salariés arrivent plus tard sur le marché du travail. Les méthodes de recrutement se sont affinées jusqu'à devenir ridicules pour certaines. Il est demandé aux salariés d'être polyvalents, de pouvoir redéployer leurs compétences, de savoir rebondir et d'être mobiles.
En conséquence que se passe t il aujourd'hui ?
il n'est pas rare d'entrer dans la vie active en commençant par des stages et/ou des cdd. Puis de trouver un emploi dans lequel on acquiert une certaine compétence, dans lequel on se forme. Si l'on n'est pas licencié économique, il n'est pas rare qu'au bout de quelques années, plafonnant à un salaire, ou ayant fait le tour d'un poste dans lequel on n'évolue pas, on quitte ce dernier pour un autre poste. Et puis viennent toutes les causes qui peuvent entraîner des changements d'employeurs. Les licenciements économiques encore et toujours, le mariage, le divorce, la mobilité du conjoint qui oblige à changer de région etc...
Lorsqu'on arrive devant un employeur et que l'on a une longue liste d'employeurs sur le CV on est souvent taxé de " versatile" et la question en entretien est : mais pourquoi avez-vous changé si souvent d'employeur ? Si on a eu le malheur de prendre une année sabbatique et que l'on a pas fait un tour du monde en bateau ou à vélo, ou encore une activité de bénévolat international, qui sont très validantes et très "tendance", on est vite supposé être un peu paresseux. Là encore question : mais pourquoi aviez-vous besoin de décrocher ?.
Tout cela pour arriver aux mots fatidiques : vous avez un parcours assez atypique... et on sent bien que ce n'est pas si intéressant que cela. Sauf, mais je me répète ,si on a eu la chance de faire quelque chose d'extraordinaire qui, bien qu'étant éloigné du poste recherché, permet de penser que l'on est aventurier, courageux, chanceux etc.
Dans le dictionnaire atypique = qui diffère du type classique, inclassable.
Est on donc inclassable lorsqu'on a subit des licenciements économiques, que l'on a déménagé pour suivre son conjoint, ou qu'au chomage durant plusieurs mois, on a fait une formation pour redéployer ses compétences ou rebondir ?
Mon parcours personnel est simple. Obligée d'arrêter mes études parce que ma mère qui m'élevait seule n'avait plus assez d'argent pour que je prenne le bus, j'ai du travailler sur les marchés et vendre des pulls, des poulets et des gâteaux selon les jours, puis être bonne à tout faire quelque temps et vendeuse en boulangerie. J'ai trouvé une formation de dactylo qui me donnait un emploi stable... de dactylo puis de secrétaire de base. Un mariage, trois enfants, la volonté de les élever quelques années parce que c'était financièrement possible et durant ces années là j'ai découvert l'animation de centres de loisirs pour enfants (les miens et ceux des autres). J'ai donc intégré le milieu "socio culturel". Devenue animatrice de centres de loisirs, puis directrice des mêmes centres, j'ai intégré, dans une grande entrprise un poste d'administration de centres de vacances. Un divorce, un déménagement et me voici contraintre de chercher du travail. Je deviens donc secrétaire d'une association qui s'occupe de délinquants. C'est le titre du poste, mais les fonctions sont un peu plus large, mais peu importe. Il me restait dans la tête les études jamais finies. Et l'opportunité s'offre à moi de reprendre celles-ci par le biais de la capacité en droit. Donc, cours du soir pendant deux ans et un diplome obtenu haut la main, me permettant d'envisager une entrée en faculté directement en 2ème année de DEUG. Je fais donc une demande de congé individuel de formation, mais apparemment cela dérangeait un peu que la secrétaire devienne intelligente, je suis donc licenciée économique sans aucune raison valable. C'était une chance pour moi. Il existait à ce moment une possibilité de faire des études durant le chomage et aidée par une personne fort compétente qui m'a encouragée à l'université je passe dans la foulée les examens du DEUG, de la licence, et de la maîtrise de droit. J'ai travaillé dur, d'autant que j'avais déjà 40 ans. J'ai continué à élever mes enfants devenus adolescents en même temps. Et accepter 3 ans de chomage dès le départ c'est aussi accepter une indemnisation qui n'est pas un réel salaire. Je considère donc que j'ai eu un certain courage de faire cela et j'en suis quand même assez fière.
Je me mets donc sur le marché du travail, mais là..... ce parcours atypique me pose des problèmes. Pourquoi avais-je autant changé d'emplois ? N'aurais pas pu rester secrétaire toute ma vie ? Ce qui aurait permis de ne pas me retrouver dans une rubrique "inclassable". Et puis pourquoi avais je voulu reprendre des études à 40 ans ? et pour m'arrêter à la maitrise, qui, bien évidemment n'est pas suffisant pour obtenir un poste de juriste... il me manquait le DESS
Grace à un de mes profs de faculté, je trouve un cdd d'un an. Et je repars ensuite pour une année de chomage et l'université afin d'obtenir ce fameux DESS qui me permettrait d'envisager un poste de juriste.
Eh oui mais une fois le DESS obtenu, ce maudit parcours atypique revient dans les entretiens. Difficile de savoir ou me classer puisque je n'ai pas travaillé pendant au moins 10 ans d'affilée dans un secteur d'activité précis, avec une évolution de carrière normale. Et puis mes années d'études m'ont éloignée de l'entreprise. Je ne dois plus savoir ce qu'est une entreprise ni comment on y travaille. ...
Le hasard fait parfois bien les choses, je trouve un poste de juriste et je reste 10 ans dans la même entreprise.
Bien que toujours en poste, aujourd'hui un autre hasard de la vie entraîne que je doive déménager et rechercher un emploi.
Eh bien... mon parcours atypique d'autrefois, et mes 55 ans d'aujourd'hui me posent des problèmes. je suis toujours inclassable.
La tenacité, l'opiniatreté, le courage, l'acharnement dont j'ai fait preuve, pour travailler, faire des études, ne sont d'aucun poids dans la balance.
Un parcours atypique dites -vous ?